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Association Française Janusz Korczak (AFJK)

« Sur les traces de la pensée pédagogique
de Janusz Korczak »

professeur Aleksander Lewin

Ancien éducateur de Janusz Korczak en 1937 jusqu’au début de la seconde guerre mondiale en 1939, ayant survécu en Pologne à la Shoah, feu le professeur Aleksander Lewin était l'éminent directeur de l’Institut Polonais de la recherche pédagogique à Varsovie. Tout en soutenant le développement du mouvement Freinet en Pologne, qu’il avait aussi personnellement connu, il entreprit dès les années soixante d’organiser les premières recherches scientifiques sur l’œuvre de Korczak alors complètement oubliée et délaissée dans son propre pays. Tous les ouvrages et les archives avaient été anéantis pendant l’occupation et surtout la destruction de la ville de Varsovie, mais la raison en était aussi que le régime stalinien prosoviétique installé après la guerre n’était pas prêt à accepter des principes pédagogiques aussi peu adaptés au discours de système qui fondait sa doctrine (totalitaire).

Le long travail discret et persévérant du professeur Lewin et de ses chercheurs trouva un début de reconnaissance officielle au moment de la création de l’Association Korczak internationale avec l’appui du gouvernement polonais de l’époque en 1979. L’Année internationale de l’enfant donnait une ouverture inespérée à la diplomatie polonaise à l’étroit derrière le rideau de fer, qui la mit à profit pour relancer avec le grand succès qu’on connaît le processus de la convention internationale pour les droits de l’enfant.

Dès lors, le professeur Lewin se consacra de plus en plus à la réhabilitation de Janusz Korczak en cautionnant de toute sa rigueur scientifique l’ensemble des recherches sur son œuvre. On lui doit la création de Korczakianum en 1992, le Centre des archives internationales de Korczak, et l’ouverture à la même époque du chantier de l’édition scientifique et analytique des Œuvres complètes, actuellement tout juste en voie d’achèvement sous la direction de Marta Ciesielska qui fut sa principale collaboratrice : KORCZAK DZIELA, en seize tomes et 21 volumes.

Bien que l’auteur de nombreux ouvrages, c’est seulement en 1999, trois ans avant son décès survenu en 2002, que le professeur Lewin a pu livrer pour la première fois ses souvenirs de jeune éducateur de Janusz Korczak à « Dom Sierot » (La Maison des Orphelins), le premier des deux orphelinats korczakiens de Varsovie (toujours en activité), dans une somme de référence intitulée : Korczak znany i nieznany (Korczak connu et méconnu), Éd. EZOP, 550 p., Warszawa, 1999.

Le texte ci-dessous est celui d'une conférence du professeur Lewin donnée en Allemagne en 1987 qu'il nous avait remis de longue date, resté inédit faute de traduction.

Sommaire

I. L’héritage problématique des pédagogues d’éducation nouvelle - II. Korczak, un cas en soi - III. La vision du monde de Korczak - IV. La philosophie historique de Korczak - V. La résolution des problèmes des enfants comme prémisse à la résolution des problèmes de l’humanité - VI. L’essence de l’éducation - VII. Comment les enfants élaborent leur système de valeurs - VIII. La participation active à la transformation de la vie - IX. La règle des droits identiques - X. La communauté des enfants comme communauté de travail - XI. L’auto-éducation des enfants - XII. L’auto-éducation de l’éducateur

[14/09/08] Remerciements à Colette Charlet et à Odette et à Michel Neumayer de Carnoux pour leur traduction à titre gracieux. Conformément aux vœux du professeur Lewin, cet article est diffusé simultanément dans les mouvements Korczak, dont il était le principal directeur de recherche, et Freinet dont il fut aussi le correspondant pour la Pologne.

l. L’héritage problématique des pédagogues d’éducation nouvelle

S'expliquer avec l’œuvre des grands pédagogues d’éducation nouvelle (« Reformpädagogik » dans le texte original, N.d.T.) a toujours été très compliqué, ce qui se vérifie aisément à partir des exemples que constituent la vie et les idées pédagogiques d’un Comenius, d’un Suchomlinski, d’un Neil, pour n’en citer que quelques-uns. Les discussions et polémiques qui, de leur vivant, accompagnaient leurs travaux se poursuivent bien après leur mort et aboutissent, aujourd’hui encore, à la question : quel est l’essentiel de leur œuvre et que faire avec cet héritage pédagogique ?

II. Janusz Korczak, un cas en soi

Dans le cas de Korczak, cette question est encore plus épineuse car Korczak est un véritable phénomène, très difficile en réalité à appréhender dans les dimensions humaines normales. En plus sa légende — née en relation avec sa mort tragique dans les chambres à gaz de Treblinka — masque aussi bien l’homme Korczak qu’une œuvre qui, à ce jour, n’a encore été ni totalement inventoriée, ni étudiée.

Ma première rencontre avec Korczak, en 1937, s’est faite alors que je débutais comme éducateur dans un orphelinat. Dès ce moment, j’étais conscient que cet homme, d’une extraordinaire modestie, était très différent des autres personnes de son environnement. Non qu’il eût été prétentieux ou aurait à l’époque déjà bénéficié d’une grande considération en tant qu’écrivain, mais d’abord et avant tout parce qu’on sentait qu’il était totalement imprégné par une mission vitale. Je ne crois pas qu’il était compris à l’époque. Bien que quotidiennement en contact avec lui et ayant de nombreuses conversations, moi le jeune éducateur, j’avais, comme les autres, du mal à comprendre de l’intérieur son rapport à la vie. Ce n’est que bien plus tard, il y a dix ans à peine, qu’il m’est apparu combien je connaissais mal Korczak.

Qui était Korczak ? Il était médecin, pédagogue, écrivain, juif, Polonais. Mais il est en réalité très difficile de le ranger dans une de ces catégories. Car Korczak était tout simplement un être humain. Un jour, je trouvai un texte écrit par son père, avocat et auteurs de petits livrets consacrés à la vie de juifs connus. C’est au sujet de Montefiore[1] que le père de Korczak écrivait que ce dernier était aussi bien Anglais que juif, que philanthrope, que combattant dans les luttes sociales, mais avant tout un homme.

Ce livre recèle pour moi la devise de la famille Korczak (qui, en réalité, s’appelait Goldszmit). C’est pourquoi Korczak est à mes yeux moins un pédagogue — on sait bien qu’il n’avait pas reçu de formation pédagogique — qu’un homme profondément impressionné par le destin des autres et qui voulait changer ces destins. Il était à l’avant-garde du combat pour la justice sociale. C’est pourquoi il n’est pas simple de répondre à la question de ce qui fait le nœud de sa vie et de son œuvre, notamment parce que la légende de Korczak recouvre l’homme réel et vivant.

Notre vision de Korczak est marquée par l’image de Korczak le martyre. Or sa légende est née bien plus tôt alors qu’il était encore étudiant, l’ultime et tragique étape de sa vie ne fait que confirmer un amour du prochain hors du commun et atteste de la crédibilité de cet homme.

Un autre élément encore relègue le travail pédagogique au second plan, il s’agit d’une certaine tendance au pankorcszakisme pour lequel tout ce qui est bon, noble et beau en pédagogie est mis en relation avec Korczak. En y cédant, on perd totalement de vue que des éléments essentiels de la pensée et de l’action de Korczak trouvent tout simplement leur source dans l’esprit de l’époque.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, on commence à s’intéresser à la spécificité de la psychologie enfantine. Les idées d’auto-organisation des enfants et l’image de l’éducateur comme protecteur et accompagnateur de l’enfant — des idées essentielles pour l’éducation nouvelle — sont dans l’air et ont été reprises et digérées par Korczak. C’est pourquoi, il convient de toujours considérer Korczak en relation avec son époque, car c’est le seul moyen de restituer ce qui est proprement korczakien, donc de reconnaître ce qui pour Korczak était typique et caractéristique.

III. La vision du monde de Korczak

Le point de départ de la conception pédagogique de Korczak n’est pas l’enfant mais sa vision du monde. C’est toujours sur la toile de fond d’une vision du monde décrite de manière très détaillée que l’enfant apparaît. Cette vision est tragique et marquée par la catastrophe : le monde est mal dirigé et mal organisé, le mal et l’injustice se répandent, les hommes n’ont pas fini avec cela et se dirigent — comme dans la Nef des fous — vers l’autodestruction. Toutes ces choses intenables telles que guerre, exploitation, dénuement, démoralisation se vengent en particulier sur les enfants qui sont condamnés à vivre dans ce monde. Ce sont des enfants désarmés auxquels, dès la naissance, on fait subir cette injustice.

Les enfants de Korczak ne sont pas des enfants isolés, abstraits, mais vivent dans des conditions historiques et sociales précises : sous la domination étrangère du Tsar pendant la division de la Pologne, puis après le retour de l’indépendance en 1918 dans les salons ou dans les quartiers déshérités de Varsovie ; ils apparaissent donc toujours avec en toile de fond une vision tragique de l’univers. L’inquiétude pour le devenir des enfants trouve sa source dans l’inquiétude pour le devenir du monde et se répercute dans une pédagogie de l’insécurité propre à Korczak (et non pas seulement du cœur, comme beaucoup le prétendent de manière unilatérale).

IV. La philosophie historique de Korczak

La philosophie historique propre au « Vieux docteur » résulte de sa conception tragique du monde : outre la division en classes, couches et groupes d’intérêts, le monde se divise aussi en adultes et en enfants et personne n’a observé ce phénomène de manière aussi précise que Korczak.

La relation entre les adultes et les enfants n’est pas égalitaire, elle est injuste car les adultes dominent le monde et l’histoire, obligent les enfants qui sont dépendants de leurs lubies, les soumettent et les exploitent. Les enfants constituent une classe de serfs totalement dépendante de la volonté des adultes. Dans un article paru en 1906, sous le titre « Heureuse enfance », le jeune Korczak dévoilait déjà le mythe de l’enfance heureuse comme un mensonge que les adultes ont imaginé pour vivre de manière confortable et continuer de faire injustice aux enfants.

La discrimination des enfants n’opère pas que dans la famille mais aussi dans les institutions d’enseignement et d’éducation qui ne s’intéressent nullement aux problèmes essentiels des enfants mais tentent, à force d’interdictions et de châtiments, de les « éduquer ». C’est à tout cela que Korczak pensait lorsqu’il déclara devant l’assemblée de la Société pour l’aide aux orphelins : « Quelle tragédie que le monde contemporain, quelle honte pour cette génération qui laisse en héritage aux enfants un monde désordonné ».[2]

V. La résolution des problèmes des enfants comme prémisse à la résolution des problèmes de l’humanité

« Les enfants ne deviennent pas des hommes mais le sont déjà » écrivait Korczak dès 1899, autrement dit, bien avant que la Déclaration des droits des enfants ait été proclamée à Genève[3]. Dans « Le développement de l’idée d’altruisme », il signalait que celle-ci avait d’abord été revendiquée pour la lutte des pauvres, puis pour l’émancipation des femmes et enfin seulement dans l’engagement pour la transformation de l’état de non-droit des enfants et pour leur égalité. Or la résolution des problèmes du monde doit commencer avec la résolution des problèmes des enfants.

Cette conception, à première vue peut-être un peu utopique, Korczak la comprenait de manière très concrète. Les enfants n’accèdent pas à l’égalité par le fait qu’on leur assure, comme il est dit dans la Déclaration de Genève de 1924, le droit à un soutien, à la santé et à des conditions propices à l’éducation et au développement. L’erreur des juristes genevois tenait au fait qu’ils mélangeaient droits et devoirs, car, selon Korczak, le soutien envers les enfants et leur protection sont des devoirs élémentaires qui incombent aux adultes par rapport aux enfants.

Tant que dure et que n’est pas surmonté le protectionnisme social et d’état qui, en en faisant un objet de sollicitude, rend les enfants dépendants des adultes, aucune vie d’enfant n’aura de valeur propre. L’égalité de fait des enfants signifie donc que l’on reconnaisse le fait que les enfants sont des hommes et non pas qu’ils y accèdent à l’âge adulte seulement.

VI. L’essence de l’éducation

korczak était donc absolument convaincu que la tâche essentielle des adultes est d’aider les enfants à devenir eux-mêmes, de comprendre et de soutenir l’effort quotidien que signifie grandir, mûrir, apprendre sur soi et sur le monde environnant. Les enfants ont leur propre représentation du monde, de la justice, ils ont un rapport personnel à la vie des adultes, supérieur même dans certains domaines (les émotions, la sensibilité, la spontanéité, l’authenticité) à celui des adultes.

Il est donc irresponsable d’imposer aux enfants les points de vue des adultes car les enfants ont droit à une vision personnelle du monde et à des décisions qui leur sont propres. Plus encore, leur honneur, leur singularité et identité doivent être respectés et assurés en droit. Des conditions sont donc à créer qui permettent aux enfants d’élaborer leur propre système de valeurs aux plans éthique et social.

VII. Comment les enfants élaborent leur système de valeurs

C'est une opinion très répandue que les adultes peuvent et doivent transmettre un certain système de valeurs aux enfants, un modèle fini, obligatoire et attesté par diverses autorités. Dans ce domaine fondamental, la conception de Korczak est tout autre. Son credo pédagogique est certainement le plus clair dans le texte « Le départ » qu’il dédiait aux jeunes qui quittaient sa maison d’orphelins :

« Nous ne vous donnons rien.

Nous ne vous donnons aucun Dieu car il vous faudra le chercher vous-mêmes dans votre âme à vous, dans vos efforts.

Nous ne vous donnons aucune patrie, car il vous faudra la trouver dans votre propre travail, dans votre cœur et dans vos pensées.

Nous ne vous donnons aucun amour du prochain car il n’existe aucun amour sans pardon, pardonner, c’est l’épreuve, c’est la difficulté que chacun doit endurer seul.

Mais nous vous donnons ceci : le désir d’une vie meilleure, qui n’existe pas encore mais existera un jour ; le désir d’une vie emplie de droit et de justice. Ce désir guidera peut-être vos pas vers Dieu, vers la patrie et l’amour. »[4]

Ce bref extrait contient pratiquement toute la conception pédagogique, tout le programme éducatif. Un système de valeurs ne peut pas être transmis ni imposé aux enfants. Une valeur ne prend sens et ne dirige une vie d’homme que quand elle mûrit pas à pas et se développe sans trêve en lui. Chacun doit accéder à une valeur donnée dans la souffrance, la peine, l’effort en corrigeant sans cesse ses manières de penser et d’agir. Un humain ne devient une personne que s’il fait siens ces efforts, ces obstacles, ces souffrances même. Autrement, il devient un être manipulé, une marionnette soumise sans réaction aux stéréotypes et aux clichés.

VIII. La participation active à la transformation de la vie

La participation active à la transformation de la vie — et non la seule contemplation — a une influence déterminante sur l’élaboration d’un système de valeurs. Certes, la réflexion critique et le débat quant aux principes portés par les uns ou les autres, sont incontournables, mais l’essentiel, c’est la quête d’une vie meilleure qui réponde à une conception humaine de la justice, de l’honnêteté, de la vérité.

Créer et élaborer en commun avec les enfants un tel modèle de vie et de communauté, lequel n’a jamais existé, c’est l’aspect essentiel et original du travail pédagogique de Korczak. Ce qu’il a réalisé aussi bien dans la Maison des orphelins que dans Notre maison prouve que ce modèle quasi utopique peut se réaliser et même se développer dans des conditions très insatisfaisantes. Dans ces deux institutions, Korczak a créé le prototype d’un nouveau modèle de coopération entre les êtres humains : enfants et adultes.

IX. La règle des droits identiques

Dans ce modèle de vie qu’il a créé, Korczak partait du principe qu’enfants et adultes sont égaux et doivent établir, un peu à la manière de Jean-Jacques Rousseau, un contrat social. Ces nouvelles formes de vie et de coopération entre adultes et enfants doivent pouvoir s’appuyer sur des lois et des droits fixés de manière indiscutable, qui, parce qu’ils sont élaborés en commun, engagent de la même manière les uns et les autres. Ils régissent par ailleurs tous les domaines de la vie commune. Les droits sont surveillés par des institutions propres à la communauté des enfants : par le parlement, par le tribunal des droits et par le tribunal collégial.

Cette construction juridique particulière, dans laquelle il n’y avait plus de place pour une double morale où certaines choses étaient autorisées pour les adultes, d’autres pour les enfants, avait pour objet de vérifier le respect des principes fondamentaux de l’éthique de Korczak : la tolérance, la volonté de compréhension et d’entente, le pardon. Le principe fondamental et presque sacré du modèle de vie de Korczak s’énonçait ainsi : l’homme n’obéit pas à l’homme mais aux lois qui valent dans une institution donnée.

X. La communauté des enfants comme communauté de travail

Par ailleurs Korczak était fermement convaincu que le travail, qui est un facteur essentiel de préparation à la vie sociale, contribue à l’émergence de la personnalité d’un sujet. Dans l’esprit de l’époque, c’était là une idée répandue, portée notamment par des pédagogues tels que Dewey, Kerschensteiner, Krupskaja, Makarenko, Blonski, Szacki. Korczak cependant, très influencé par le socialiste polonais Brzozowski, envisageait le travail comme une sorte de mystère conduisant à un culte du travail, du travailleur et des outils de travail[5].

On trouvait bien évidemment des échos de ce culte du travail dans son système éducatif. Prenons l’exemple de la Maison des orphelins ou dans Notre maison, quand on entrait on découvrait, placés directement à l’entrée, toutes sortes de balais, seaux, brosses et autres objets sur une sorte de podium d’honneur, autant d’objets qui ailleurs seraient restés cachés au regard et dissimulés dans les endroits les plus obscurs.

Korczak consacrait beaucoup de temps à une organisation précise du travail ; avant d’introduire de nouvelles tâches, il les vérifiait personnellement et à chaque fois il en expliquait le pourquoi à l’enfant. Il élabora un algorithme de mise en œuvre des différents travaux et introduisit comme un des premiers étalons mesurant le travail, la fameuse unité de travail. L’accumulation d’un certain nombre de ces unités conférait le titre de « Travailleur émérite ».

Ce n’est nullement un hasard si le dernier texte qu’il écrivit dans le ghetto, peu de temps avant sa mort, portait le titre « Pourquoi je fais la vaisselle »[6]. Après les repas, Korczak passait parmi les tables, ramassait la vaisselle et examinait comment débarrasser puis laver de la manière la plus judicieuse et la plus rationnelle avant qu’il ne demande aux enfants de s’en charger. Pour Korczak, un travail n’était ni meilleur ni pire qu’un autre et même pour le travail le plus salissant ou le plus noir, il convenait de garder des mains blanches. Jusqu’à la fin de sa vie, Korczak resta fidèle à ce principe.

XI. L’auto-éducation des enfants

Un autre élément très original de son système d’éducation et de sa pratique pédagogique, dans la Maison des orphelins comme dans Notre maison, était que tout contribuait à l’auto-éducation des enfants. Parce qu’ils travaillaient sans relâche sur et avec les autres, les élèves étaient obligés de travailler sur eux, donc de s’éduquer eux-mêmes. Comportement et activités n’étaient pas conditionnés par la crainte de la punition ou de l’éducateur, mais devaient naître des règles en usage et du respect de l’opinion des autres jeunes du même âge.

Ce n’était pas affaire facile et le succès n’était pas toujours au rendez-vous. Seul un immense effort pour vaincre ses propres faiblesses, ses violences, ses jalousies et malhonnêtetés pouvait permettre de s’approprier de nouvelles capacités dans les domaines de l’ordre et de l’organisation. C’est à cette fin que Korczak élabora toute une batterie de mesures et de règles d’éducation de nature à stimuler ces efforts, notamment la liste du réveil matinal, les catégories de la propreté et de la compétition.

L’auto-éducation n’avait pas pour unique objectif la transformation du modèle de vie collective entre les hommes, son but était de transformer l’homme et la nature et, ce faisant, de rendre plus riche le genre humain. Par l’auto-éducation, l’homme deviendrait meilleur que la réalité environnante.

XII. L’auto-éducation de l’éducateur

Korczak ne partageait pas l’opinion traditionnelle selon laquelle les enfants ne peuvent être éduqués que par des adultes, donc par des éducateurs. Il n’a cessé de défendre le point de vue que la matière de l’éducation ce sont les effets réciproques qu’ont les uns sur les autres des humains égaux en droit, l’influence qu’exerce tout homme sur les autres hommes, l’enfant sur l’adulte mais aussi l’adulte sur l’enfant.

On ne comprend pas les autres hommes (enfants), on ne les transforme pas si l’on ne se transforme pas soi-même, si l’on ne travaille pas sur soi et si l’on ne corrige pas sa propre posture, ses propres attitudes. Un homme qui n’est pas capable de cela ne peut devenir éducateur. Pour éduquer les autres, il faut se remodeler, renoncer aux préjugés, aux bouffonneries et à l’autorité que confère le service. À cette condition seulement les enfants pourront se développer à notre contact puisant sans limites dans notre expérience et dans notre sagesse. Pour notre part, nous aurons le sentiment qu’en commun avec les enfants nous bâtissons un nouveau modèle de vie et d’éducation, qu’il nous est donné de rehausser à un autre niveau la nature et les relations entre les hommes.

Si, du temps de Korczak, ceci n’était nullement une utopie, pourquoi faudrait-il le voir aujourd’hui autrement ?

Professeur Alexander Lewin,
Ancien directeur de l'Institut [national] de pédagogie Polonais, à Varsovie.

 

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[1] MONTEFIORI, M. (1784-1885) : philanthrope, sheriff de la City de Londres et président du English Board of Deputies, participa à de nombreuses actions d'aide pour des Juifs persécutés, entre autre à Damas, au Maroc et en Roumanie et soutint la colonisation juive en Palestine.

[2] KORCZAK, J. : Mysl Pedagogiczna. Nowe zrodla (La pensée pédagogique de Janusz Korczak. Nouvelles sources), Varsovie, Nasza Ksiegarnia 1983, p. 242.

[3] KORCZAK, J. : « Rozwoj idei milosci blizniego w 19 wieku » (Développement de l’idée d’amour du prochain au XIXe siècle), op.cit p. 31.

[4] KORCZAK, J. : « Pożegnanie » (L'adieu), dans : Pisma Wybrane (Œuvres choisies), t. 2, Varsovie, Nasza Ksiegarnia, 1978, p. 68. - [N.d.R. :] - Ce petit texte célèbre avait déjà été traduit en français en 1999 par l’AFJK sous le titre : « Message d’adieu de Janusz Korczak à ses pupilles ».

[5] BRZOZOWSKI, S. (1878-1911), socialiste polonaise, représentant de la « Philosophie du travail ».

[6] KORCZAK, J. :Pamietnik (Le Journal du ghetto), dans : Pisma Wybrane (Œuvres choisies), t. 4, Varsovie, Nasza Ksiegarnia, 1978.

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Sources

1. Article original en polonais : « Wychowanie a współczesność. W sprawie aktualnego znaczenia praktyki i teorii pedagogicznej J.K. », w Loccum (RFN), spraw. z sympozjum : 6-8 XI 1987, [in :] Kronika Korczakowska, Międzynarodowe Stowarzyszenie im. J. Korczaka, Korczakianum, Warszawa, 1988 [référencé sur le site bibliographique de l’Académie de Littérature polonaise] – Traduction en français :

« État des connaissances. De la compréhension de la pratique et la théorie de Janusz Korczak », à Loccum (RFA), conférence au séminaire du 6-8 novembre 1987, [dans :] Chronique korczakiennes, Association Korczak internationale (son bulletin annuel), Korczakianum, Varsovie, 1988.

2. En allemand : « Auf den Spuren der pädagogischen Gedanken Janusz Korczaks », Aus: Loccurner Protokolle 60/1987. Dokurnentation einer Tagung der evangelischen Akadernie Loccurn vorn 6. bis 8. November 1987. [Dans : Protocoles de Loccum (60/1987) séminaire du 6-8 novembre 1987, Académie évangélique de Loccum, Allemagne].

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Bibliographie de l'auteur

Pour citer cet article

Lewin, Aleksander : « Sur les traces de la pensée pédagogique de Janusz Korczak », [dans :] « Protocoles de Loccum (60/1987) », séminaire des 6-8 novembre 1987, Académie évangélique de Loccum, Allemagne, traduit de l’allemand en français par Odette et Michel Neumayer, inédit Association Frse J. Korczak, 7 p. PDF, [en ligne sur korczak.fr]  ; [aussi en ligne sur le site du GFEN]

http://korczak.fr © Ass. Frse J. Korczak (AFJK), Paris
(Mis en ligne le 6 février 2009)