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Association Française Janusz Korczak (AFJK)

Aujourd’hui, faire entrer
KORCZAK à l’ÉCOLE, par Raymond FONVIEILLE

Instituteur émérite, auteur de nombreux ouvrages, animateur et cofondateur en 1964 du GPI, le groupe de pédagogie institutionelle, Raymond Fonvieille fut le compagnon de Célestin Freinet et l’un des pères de la pédagogie nouvelle. Resté toujours très actif, il a continué jusqu'à ses derniers jours, dans ses ouvrages et ses interventions, à promouvoir le respect de l’enfant dans les pratiques pédagogiques.

Raymond Fonvieille [1923-200] avait rejoint l’Association Korczak en 1996 et il s'y était fortement impliqué en en devenant l’un des coresponsables avec le professeur René Lourau.

De nombreux pédagogues, ou qui se disent tels, font la subtile distinction entre enseigner et éduquer. Pour eux, enseignants, les idées de Korczak, généreuses, certes, ne peuvent s’appliquer qu’au domaine de l’éducation ; et qu’on n’aille pas empiéter sur leur domaine. Louis Legrand, alors chargé de la réforme du collège où il tentait de suggérer le tutorat, avait écrit : « Qu’on le veuille ou non, on éduque. » Mais on éduque à quoi ? Au respect de l’autre, à la fraternité, à la solidarité, à la tolérance ? Ou au mépris, à l’individualisme, à l’écrasement de l’autre, à la violence ?

Je ne pense pas que Korczak, bien que son expérience pratique s’exerçât essentiellement dans ses deux internats, où dominaient effectivement les questions d’éducation liées à la vie en communauté, faisait cette subtile distinction. Des internats, il n’y en a plus guère ; alors où peut souffler l’esprit de Korczak ? Puisque ses idées ont inspiré les diverses déclarations concernant les droits de l’enfant, et notamment le droit au respect, je ne pense pas qu’il avait pu imaginer qu’il y ait des lieux ou des moments où ces droits s’appliquent et d’autres où ils seraient exclus. Ce qui est malheureusement le cas.

Aussi, je ne parlerai pas tellement d’actualisation de la pensée de Korczak, mais plutôt de son extension. Le respect véritable, en effet, même si les marques extérieures s’en sont modifiées depuis cinquante ans, reste la valeur essentielle qui devrait avoir cours dans les rapports entre les hommes, qu’ils soient adultes ou enfants. Mais celui qui est dû aux enfants, sert de référence pour l’avenir de ce que seront les rapports futurs, et est à ce titre primordial, compte tenu de leur infériorité.

L’enfant, l’enfant jeune surtout, partage l’essentiel de son temps entre la famille et l’école.

Du côté de la famille, les choses ont bien évolué. Les marques d’attention, les signaux d’affection se sont en général libérés dans cette deuxième moitié du siècle. l’enfant a maintenant droit à la parole. Son avis est même pris en compte par les tribunaux en cas de séparation des parents. Dans son désir d’affirmer sa liberté, il arrive même que des limites soient franchies qui déséquilibrent le climat familial. La société de consommation, en en faisant une cible privilégiée en a même éventuellement fait un tyran familial. Toutefois, dans la famille, quand la liberté frise l’abandon il n’y a plus ce respect élémentaire qui implique de veiller à la sécurité matérielle et morale du mineur.

Du côté de l’école, certaines apparences pourraient également faire penser qu’il y a eu évolution. Mais après 68, comme chez les parents, avec une certaine dérive démagogique qui a pu faire évoquer « les maîtres en culottes courtes ». Certes un certain nombre d’enseignants, des instituteurs surtout, qui ne l’avaient pas fait avant ont adopté une attitude plus respectueuse, plus attentive, plus amicale tout en restant à la distance qu’impose la différence de statut. Certes il est bien sympathique de voir gamins et gamines faire la bise au directeur qui les accueille sur la porte de l’école ; et c’est bien mieux ainsi.

Mais tout se gâte la porte de la classe franchie. Et cela, ces formes de respect que je revendique pour les enfants scolarisés, Korczak, ne l’ayant pas vécu, du moins à ma connaissance, est absent des livres que je connais. Ce n’est pas que le maître soit plus mauvais dans la classe que dehors. C’est que tout un système normatif va se mettre en place.

C’est que la tradition veut qu’on fasse tous ensemble, en même temps, les mêmes choses qu’on n’a pas choisies ; c’est que la tradition veut que l’acte d’apprendre soit lié au fait d’écouter, cloué à sa chaise ou à son banc, pendant de longues minutes, qui sont souvent un véritable supplice pour un corps qui ne demande qu’à bouger. C’est que le moindre manquement à l’attention, au silence ou à l’immobilité vaut réprimande, voire punition.

C’est qu’alors qu’on est là pour apprendre, toute ignorance de ce qui a, paraît-il, été « vu » (on « voit » le programme… de loin ?), est également sanctionné. Que ces sanctions sont souvent ressenties comme une humiliation, soit par la forme qu’elles prennent, soit vis-à-vis des autres. l’humiliation peut-être perçue comme une forme majeure d’irrespect. Que ces sanctions risquent de détruire un climat familial qui, sans cela, pourrait être tout harmonie.

Ce stress inutilement créé par un système déjà inhumain hier, est de plus totalement obsolète aujourd’hui où les possibilités d’apprendre sont partout, et partout plus attractives que dans une école telle qu’elle est.

La curiosité de l’être humain est une donnée biologique, celle de l’être jeune étant tout naturellement plus développée que celle de l’adulte. Mais on n’apprend bien que ce qu’on a envie d’apprendre. Aussi l’école, avec ses savoirs imposés est une véritable atteinte à la liberté de choix, dans la satisfaction de la curiosité de chacun. Car chacun n’a pas forcément les mêmes raisons de s’intéresser à telle ou telle chose ; l’héritage familial, les tendances et les occupations de la famile?le sont de forts incitateurs de curiosité. Ne pas respecter ces tendances peut conduire à la mutilation de potentialités créatrices. Non seulement l’école, avec ses programmes, n’en tient pas compte, mais elle empêche que chacun bénéficie de l’expérience de l’autre. Au lieu de socialiser, elle institue la compétition.

On est bien loin de l’esprit communautaire que voulait instituer Korczak dans les groupes d’enfants dont il avait la charge. Où est l’entraide mutuelle entre concurrents ? Où est le respect pour celui qu’il faut dépasser coûte que coûte ? Dans une classe, il ne s’agit pas d’aider, il s’agit d’être plus fort.

C’est dans le fonctionnement absurde de cette forteresse qu’il faut faire pénétrer les idées de respect, de démocratie, de liberté de parole, d’initiative, de responsabilité chères à Janusz Korczak.

Raymond Fonvieille,
Gennevilliers, le 21 janvier 1999.

 

Article publié dans le bulletin de liaison de l’Association Frse Janusz Korczak n° 12, mars 1999 [PDF 569 Ko, 16 p.].


Bibliographie (hors ouvrages collectifs et articles)

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(Page créée le 20/06/2002)