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Association Française Janusz Korczak (AFJK)

Quand des Dalits découvrent
la pensée de Korczak

Colette Charlet

Institurice spécialisée, chargée de la rééducation psychopédagogique auprès d’enfants en difficultés, Colette Charlet a travallé avec passion pendant toute sa carrière au service des enfants en difficulté scolaire. Militante du mouvement Freinet, elle avait très tôt découvert l'œuvre de Janusz Korczak avec les fondateurs de l'Association Korczak française (AFJK) et le professeur Aleksander Lewin à Varsovie à l'occasion de nombreux voyages en Pologne. Toujours aussi fidèle à son engagement korczakien mais vivant désormais à Annecy, près de Genève où elle s'est rapprochée de l'Association Korczak suisse, elle participe désormais activement à la vie du mouvement Korczak international, au mouvement de l’éducation à la paix et à la non-violence et aux forums sociaux mondiaux.

Dans cet article rédigé pour un recueil russe paru en 2007, l'auteur évoque d'abord son histoire personnelle et les raisons de son implication. Sa rencontre dans sa classe à Nanterre avec un responsable d'ONG conquis par sa manière d'apprendre à lire aux enfants manouches (Gitans) des derniers bidonvilles parisiens l'amènera bien plus tard à réaliser le premier séminaire de formation korczakien pour des travailleurs sociaux de la caste des Intouchables en Inde. L'histoire de ce séminaire et son compte rendu témoignent de l'actualité et de la valeur universelle de l'héritage de Janusz Korczak.

Mots-clés : Freinet, Korczak, GFEN (Groupe français d'Éducation nouvelle), Porto-Alègre, Droits de l'enfant, Cuddalore, État de Pondichéry, Augustin Brutus, INDP (Intercultural Network for development and peace), séminaire de quatre jours, Dalits, travailleurs sociaux, bande-dessinée.

L’amorce de la coopération

Jeune institutrice, j’avais fait le choix de travailler sur des secteurs marginalisés et qui se paupérisaient. Je m’y préparais depuis ma tendre enfance. Ma famille maternelle avait trop souffert du racisme et de l’antisémitisme puisqu’elle venait du quartier juif de Varsovie. Mes parents espéraient un avenir meilleur après cet insupportable drame de la guerre. Comme beaucoup ils ne cessaient de répéter : « Plus jamais cela ! ». Un autre type d’éducation et de culture devait permettre de transformer les mentalités, d’agir pour que cessent les injustices et les discriminations.

J’étais de santé très fragile et je passais de longs mois dans les hôpitaux et préventorium. Je fus scolarisée dans une école qui accueillait des enfants à la santé précaire dont les enseignants avaient été formés à l’éducation nouvelle, celle mise en place par Célestin Freinet et le Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN). On y pratiquait la correspondance, l’imprimerie, la pédagogie coopérative avec conseils d’enfants, l’éducation à la paix, les activités de création comme la musique, la danse contemporaine, les arts plastiques. Des éducateurs du monde entier venaient nous voir ; ce qui était valorisant et nous permettait de nous exprimer, d’avoir une place dans la communauté éducative alors que la plupart des écoles [exigeait au contraire la loi] du silence. L’école comme ma famille me donnèrent aussi l’amour des livres. Ma mère disparut alors que j’allais commencer à enseigner, mais je lui avais promis que je ne renierais pas mes engagements : le respect absolu des personnes, l’ouverture aux autres et au monde, en particulier ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Deux livres m’avaient marquée : « Sans famille », d’Hector Malot et « La gloire » de Korczak. Ils ne cessèrent de m’accompagner.

Nommée sur des quartiers de « bidonvilles », car on y affectait généralement les sortants des écoles de formation, j’ai rencontré des personnes qui se sont montrées solidaires, et de nouveau, je retrouvai des enseignants d’éducation nouvelle qui militaient dans le tissu associatif. Ils constituaient un point d’appui fraternel, quand les situations étaient difficiles à affronter. Seule, je ne serai pas parvenue à résister. Ce milieu riche en échanges et rencontres internationales, avec le mouvement Freinet et le GFEN créa des occasions de faire des connaissances marquantes. Lors d’un congrès Freinet avec mes amies Marie Rist et Léna Lecalot, je fis la connaissance d’Aleksander Lewin qui nous informa de son travail au sein de son Institut à Varsovie quant à la connaissance de Korczak. Nous découvrîmes beaucoup de points de convergence quant aux pratiques d’éducation nouvelle des uns et des autres. Aleksander Lewin me dit qu’il avait réalisé un essai pédagogique et comparatif entre Makarenko, Korczak et Freinet car il avait eu l’unique privilège de connaître ces trois illustres personnages. Ce fut un choc décisif et je décidais alors de m’investir au sein de l’Association Française des Amis du Dr Korczak.

Comme je faisais de fréquents séjours en Pologne pour renouer avec mon histoire familiale, j’en profitais pour découvrir la pédagogie korczakienne et la traduire en actes dans ma pratique quotidienne, car ce qui nous était difficile était d’inventer à partir de notre réalité, de notre histoire. Mes séjours au sein des Maisons d’enfants en Pologne furent riches d’enseignements et je fus aidée par Aleksander Lewin et Halina Semenowicz.

Au bout de 20 ans de carrière, je décidai de me spécialiser durant une année.

J’intégrai donc les filières spécialisées où se trouvaient des enfants en situation de grande souffrance matérielle et psychique. Ils vivaient mal d’être à l’écart des autres et d’être comme me l’avait dit l’un d’entre eux âgé de 7 ans : « Un enfant qui compte pour du beurre »… Je pourrai multiplier les exemples. Pour sortir de l’enfermement, il fallait ouvrir l’espace des 40 m2 [de la classe] par des pratiques de création, de conscientisation, d’écriture, de rencontres et libérer l’énergie des rebelles.

C’est dans ce contexte qu’intervint Augustin Brutus par l’intermédiaire d’une amie du GFEN et qui connaissait mon travail. Il m’arrivait alors d’animer un jeu économique dans ma classe spécialisée qui accueillait des enfants de 7 à 9 ans. Cette pratique nécessitait la coopération entre les enfants et permettait de discuter de la notion de pauvreté, des relations dans le quartier, des problèmes de violence et non-violence. Augustin fut très intéressé par cette pratique et il apporta son témoignage du terrain, de ce qu’il entendait par pauvreté. Les enfants manifestèrent de l’intérêt et posèrent une foule de questions. Tous se sentaient en empathie et une correspondance s’engagea en particulier avec des filles « Manouches » vivant en caravane qui étaient réfractaires à toute pratique de lecture et d’écriture (leur statut les en empêchant au sein de leur clan). Ce fut l’occasion pour elles de braver l’interdit et d’apprendre à lire et écrire avec les autres en contrebande car j’étais décidée à ne rien faire à leur place pour qu’elles puissent se prendre en charge. Ce qu’avait raconté Augustin les intriguait. Elles voulaient en savoir plus, elles comprirent d’emblée qu’il y avait une similitude de situation entre celle des Manouches et celle des Dalits.

Quelques années plus tard, arrivée à Pondichéry, je découvris cette correspondance gardée par Augustin. C’est alors que j’ai pensé aux cartes postales données par Korczak lorsque les pupilles quittaient leur Maison, des échanges qui continuaient. Toute cette pratique n’a rien d’anodin et permet aux jeunes de s’inscrire dans l’Histoire. Je fus très émue par cette portée symbolique.

Nous continuâmes notre programme d’échange à chaque passage d’Augustin en Europe car cela était source d’enrichissement mutuel. Des publications se firent de part et d’autre. Nous participions à des manifestations pour défendre les droits des Enfants travailleurs comme celle de 1998 qui se tint à Genève où l’Association Suisse des Amis du Dr Korczak était très présente. J’étais là avec les banderoles des enfants d’Annecy solidaires des enfants Dalits ou travailleurs.

Vint le moment, où j’avais un peu plus de disponibilité et Augustin me demanda de monter un stage permettant d’apporter des outils de formation et la connaissance de la pensée de Korczak, auprès d’animateurs travaillant auprès de populations marginalisées. J’étais pleine d’interrogation, n’ayant jamais mis les pieds sur ce continent. Mais je décidai de faire ce grand saut grâce à l’appui logistique de l’association suisse. En février 2002, je partis donc au Tamil Nadu, dans la région de Pondichéry.

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http://korczak.fr | http://roi-mathias.fr © Ass. Frse J. Korczak (AFJK), Paris
(Page créée le 14 juillet 2007, révisée le : 20/08/07)