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AFJK - Le mouvement Korczak international

Les problématiques de l'IKA (1)
Interroger nos représentations du pouvoir 

 

 

Dans le mouvement Korczak international, il est notoire que l'Association internationale fondée en 1979 ne fonctionne plus depuis longtemps [rappel historique].

Elle ne dispose plus d'aucun moyen financier depuis longtemps et on savait son Bureau réduit à trois personnes (le président Kuberski, Benjamin Anolik d'Israël et Tereza Skudniewska de Pologne). Néanmoins, l'IKA reste un lien symbolique fort entre les associations et toutes semblent encore très attachées à son existence au point d'espérer son renouvellement à chaque réunion (très épisodique) et comme on a pu encore le vérifier à Slubice, mais aussi à Paris et à Amsterdam à travers les nombreux messages de soutien et d'encouragements adressés au petit groupe de travail réfléchissant à une possible refondation (une initiative des responsables des associations française, néerlandaise et suisse allemande).

L'explication la plus souvent avancée du blocage de l'IKA est celle de son absence de financement. On peut s'interroger sur les efforts qui auraient été faits pour y remédier. La seconde raison non officielle serait celle de l'inertie de ses responsables. Pourquoi accabler des dirigeants que se présentaient eux-mêmes lorsque nous les avions interviewés il y a une dizaine d'années, comme les produits de leur époque ? Pourquoi n'ont-ils pas été tout simplement remplacés ? On le voit, la responsabilité de la paralysie de l'IKA est certainement très largement partagée, d'autant que ses Assemblées générales sont bien supposées êtres souveraines.

Un mouvement spontané

En fait, les raisons de la situation actuelle sont potentiellement multiples. La reconnaissance de Janusz Korczak est tout à fait récente et quant à l'âge de sa fédération, 27 ans, c'est bien peu à l'échelle de l'Histoire pour un « mouvement » parti de rien, en l'occurrence d'une histoire complètement refoulée en Occident et d'une œuvre complètement dispersée dans son pays comme l'était celle d'Henryk Goldszmit, Janusz Korczak dit.

Même si l'IKA est née sous les arcanes de la politique d'État qui en a fait un vecteur idéal de rapprochement entre la Pologne et Israël, ce mouvement est bel et bien parti des pupilles et des témoins survivants du grand éducateur, et il est toujours resté un mouvement essentiellement spontané, désargenté et généreux. Hormis de rares exceptions, la plupart des associations Korczak se réunissent et travaillent sans aides ni moyens financiers, aux frais de leurs animateurs et militants. Un tel mouvement reste donc parfaitement vulnérable.

Une autre source de difficultés est son identité même, fondée comme celle de son héros sur une double identité juive et polonaise, c'est-à-dire sur une improbable cicatrice historique toujours ouverte, marquée au fer par le nazisme et la Shoah. Symbole de paix et de réconciliation, le mouvement Korczak est plus que tout autre porteur d'une éthique et de valeurs universelles sur le plan de l'éducation, ce en quoi il n'a pas fini de susciter l'opposition de certains conservateurs idéologues et extrémistes.

Enfin, ayant de surcroît la prétention de prôner la reconnaissance du monde des enfants et le respect de leurs droits dans un monde fondamentalement violent et guerrier, appelant à l'évolution des mentalités, il n'a pas fini non plus de déranger, de bousculer les consciences.

Sans préjuger de toutes ces bonnes raisons, et de toutes celles qu'on ignore, de mener à sa perte l'association Korczak internationale, il en est au moins une autre que nous avons pu voir à l'œuvre à l'Assemblée générale de Slubice, mais qui est celle-ci directement liée au fonctionnement interne. Pour autant, elle n'est pas parvenue à diviser ni à bloquer les débats, ce qui est un bon signe pour l'avenir et qui témoigne de la vitalité de notre mouvement.

Les actes manqués de Slubice

À Slubice, dans le contexte particulier du départ de son président fondateur, il fallut constater que l'Assemblée générale avait été préparée hâtivement et de façon incomplète. Il n'y avait pas eu d'information ni de rapports préalables aux membres, pas de recueil des mandats des associations empêchées ; la composition du Bureau de l'IKA et même la liste de ses membres restaient méconnues ; enfin aucune candidature au poste vacant du Président n'avait été annoncée, et encore moins aucun programme ou aucun projet particulier.

Sur place, personne ne savait au début de la réunion combien parmi les présents étaient les membres régulièrement reconnus et disposant d'un droit de vote. C'est en réponse à notre demande que ce nombre a été calculé et annoncé : 11 sur 22, sur plus d'une trentaine de participants (?) qui n'ont pas été invités à se présenter.

L'ordre du jour le révélait déjà clairement, et la conduite des débats l'a immédiatement confirmé, nos amis polonais nous confrontaient à une logique bien précise : celle du changement par le haut. Dans leur esprit, il s'agissait d'abord de réélire d'abord un nouveau président (pour quatre ans), à qui incomberait donc, seul, toute la responsabilité d'évolutions par ailleurs unanimement souhaitées, et ce serait seulement en fin de journée, que pourraient être examinées les comptes rendus des activités des associations et leurs éventuelles propositions pour l'avenir de l'IKA.

Deux logiques opposées

Une seconde approche, toute à l'opposé, fut clairement exposée sur place, qui soutenait au contraire qu'une réflexion préalable sur les objectifs et les moyens de l'IKA est indispensable pour redéfinir sa mission et donner des mandats clairs à ses représentants.

L'étude des attentes des associations et celle de leur propre évolution, par exemple en France celle du devoir de mémoire au devoir d'action, sont riches d'enseignements dans le contexte actuel du monde moderne.

Aujourd'hui, on constate par exemple les questions de l'implication de la jeunesse dans le mouvement, et du développement de la formation des éducateurs, pédagogues et travailleurs sociaux sont des préoccupations majeures pour les associations actives.

D'autre part, il est notoire que la réputation et le dynamisme des institutions représentatives, des ONG en particulier, s'évaluent maintenant en termes de crédibilité (démocratie interne réelle), et de capacité de mener des actions en partenariat avec les autres ONG du même secteur.

La logique sous-jacente de cette volonté de réunir le fond et la forme est aussi plus proche de la démocratie active, c'est-à-dire de la démocratie participative et non plus représentative. Dans ce cas, en effet, l'implication de tous les membres est préférable pour préparer un changement utile et profitable dont ils seront eux-mêmes les principaux acteurs.

En ce sens, elle est aussi bien plus proche de l'éthique korczakienne qui promeut la cogestion, sinon l'autogestion jusque dans les pratiques éducatives.

En Europe, le débat est très actif sur ces deux formes de démocratie, et si chacune a ses avantages et ses limites, c'est évidemment la seconde qui semble portée par le vent de la modernité, dans le sens de l'émancipation des peuples.

 

 

Au sein du mouvement, un petit groupe de travail désireux de susciter un débat sur toutes ces intéressantes questions, s'était formé à partir de la lecture des quelques articles de fond disponibles, notamment un article de Gérard Kahn, président de l'Association Korczak de la Suisse allemande. Dans la newsletter internationale puis par e-mail, le petit groupe dit de Paris, composé de Gérard Kahn, Theo Cappon et Bernard Lathuillère, les représentants des associations néerlandaise et française, avait largement encouragé le débat au sein du mouvement, la réunion de Slubice apparaissant comme une opportunité d'engager l'IKA sur la voie de sa réforme.

Nous avions eu l'agréable surprise de recevoir un nombre inhabituel de messages de soutien et de contributions des collègues des autres associations Korczak à qui les documents de travail et les articles avaient pu être envoyés en français et en anglais en temps utile avant d'être mis à leur disposition en ligne sur le site international http://korczak.info.

Un constat inquiétant

Ignorant ces propositions auxquelles ils n'avaient d'ailleurs pas pris la peine de répondre, à Slubice, les organisateurs de la réunion ont simplement proposé aux présents d'élire un nouveau président pour quatre ans, et de préférence celui dont la candidature était soutenue par le président sortant. Et c'est sur cette base que le débat s'est engagé.

Dans leur logique, il n'y avait effectivement pas eu besoin de faire à l'avance un appel de candidature, encore moins d'exposer d'un programme ou de prendre des engagements. Elle repose sur une représentation de l'autorité d'origine totalitaire ou les masses jugées par nature incompétentes délèguent leur pouvoir (et tout le travail à faire) à des élites bien-pensantes.

Force est de faire le constat que cette représentation autoritaire du pouvoir est malheureusement encore peu ou mal analysée au sein de l'IKA et de certaines de ses associations membres, qui n'ont pas même pas eu l'idée de la remettre en cause au moment d'une Assemblée générale pourtant vécue comme importante par tous.

Les statuts de l'IKA réalisés sous le régime marxiste de son époque en sont un exemple caricatural, qui partagent le pouvoir entre quatre autorités, chacune disposant théoriquement d'un effectif pléthorique : l'Assemblée générale, le Bureau, un opaque « Conseil des trois », et le Présidium [à lire ici, en anglais, sous peu]. Les anciens membres du Bureau très restreint de l'actuelle IKA, malgré leurs bonnes intentions, n'ont jamais pu remettre en question ce mode de pensée malgré l'échec complet de son fonctionnement. Lors de la précédente Assemblée générale en 2002 (le rythme étant tous les quatre ans !), l'élection d'un nouveau secrétaire général présenté comme actif et dynamique s'était encore soldée par un échec total, ce dernier une fois élu n'ayant tout simplement rien fait.

Une élection tronquée

Il est heureux de constater que malgré ces incompréhensions, un consensus général s'est dégagé sur la nécessité d'engager ouvertement la réflexion sur la question de la réforme de l'IKA. Les résolutions et les autres documents préparés par le groupe de Paris ont alors pu être distribués à tous les présents.

La tentative de promouvoir la candidature de Theo Cappon, le président en exercice de l'Association des Pays-Bas, a été rapidement écartée au moment ou la question d'organiser ou non le vote des présents a été posée. Sa candidature a été officiellement rejetée par les actuelles instances du Bureau (non-sortant), révélant un point obscur mais réel des statuts stipulant que le président devait avoir la nationalité polonaise. Ainsi, bien qu'officiellement soutenue par les associations belge, française, néerlandaise, suisse, américaines et russes et ayant de fortes chances de remporter la majorité du scrutin, cette candidature fut écartée au motif de statuts que les organisateurs n'avaient pourtant pas respectés dans la préparation de l'Assemblée.

La prédésignée-présidente-candidate, Batia Gilad membre Bureau de l'Association Korczak israélienne annonçant quant à elle qu'elle avait les deux nationalités, israélienne et polonaise, s'imposait comme la seule personne statutairement éligible.

Une dynamique de rapprochement

Il eût sans doute été facile d'invalider une telle réunion aussi caricaturale, mais, s'ajoutant à la confusion des problèmes de traduction dans la tension du débat, les présents surent gré à La candidate qui avait pris en main l'animation du débat d'avoir finalement proposé de voter uniquement sa désignation à titre transitoire, reportant l'élection d'un nouveau président et de nouveaux statuts à une nouvelle Assemblée générale qui serait spécialement organisée dès que ce serait possible, dans l'année à venir.

Cette résolution a fait l'unanimité. D'une part, chacun sentait bien qu'elle permettait d'éviter le clivage, apaisant le conflit et les incompréhensions apparues, et d'autre part, elle avait l'avantage de permettre à toutes les associations de s'impliquer dans la réflexion en cours sur la refondation de l'IKA dans un délai raisonnable.

Ce serait toutefois une erreur de croire que la rencontre des deux logiques à l'œuvre à Slubice serait une opposition EST-OUEST, entre une l'Europe de l'Est marquée par le Communisme totalitaire, et les traditions démocratiques de l'Ouest, ou entre le monde libéral moderne et les organisations patriarcales du passé. On retrouve en effet ces modes de pensée autoritaires ou ces pratiques de pouvoir régalien dans bien des organisations « présidentielles » occidentales, à tous les niveaux et notamment dans les milieux associatifs.

Là encore, on voit que c'est dans notre propre rapport personnel au pouvoir, et dans les représentations que nous en avons, parmi d'autres penseurs, qu'on pourra trouver la force de faire évoluer notre organisation, à l'exemple de Janusz Korczak, qui fit le choix de rester humble pour rester au plus près de sa cause, non sans s'entourer de garde-fous constitutionnels, élaborés et cogérés dans la démocratie et la transparence.

L'exigence de transparence et son corollaire : le refus des décisions et organisations cryptiques, qui ont pu permettre d'influencer l'IKA à partir de leurs représentations particulières de sa mission, pourront faire l'objet d'un prochain article.

Bernard Lathuillère
Coprésident de l'AFJK
Paris, le 8/12/06
Révisé le 7/04/07

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(Page créée le 8 déc. 2006, révisée le : 07-04-07)