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AFJK/Univ. de Lille III, 7-9 décembre 1999

Colloque « Janusz KORCZAK en l’an 2000 »
ou la difficulté de traduire l'œuvre de Korczak

L’Association Française Janusz Korczak, qui était alors présidée par feu le professeur René Lourau de l’Université Paris 8 Saint-Denis, est à l’origine de ce colloque. Elle en avait confié l’organisation à Maryla Laurent, professeur de Littérature et de civilisation polonaise à l’Université de Lille III, chargée de mission auprès de son Conseil d’administration. Elle a ensuite été le partenaire actif de sa préparation pendant plus d’un an, a apporté sa contribution financière et a contribué à sa bonne réalisation.

La publication des Actes de ce colloque est intervenue trois ans plus tard, au 3e trimestre 2003 à l’initiative de Maryla Laurent sous la forme inattendue (et cavalière), d’un recueil de textes réunis et présentés à titre personnel avec un titre sans rapport : Actualité d’une éducation de l’émotion et de l’intelligence. Janusz Korczak ou Ce que laisser seul un enfant signifie. Bien que publié par l’Université de Lille et exclusivement consacré au colloque, cet ouvrage ne fait plus aucune mention ni de son titre, ni de l’implication de ses partenaires suscités, pourtant dûment mentionnée dans le programme.

C’est donc en puisant dans nos ressources, avec les contributions de nos membres et des intervenants qui le souhaitent, que nous faisons revivre ici le souvenir de ce colloque particulièrement productif et réussi qui avait marqué les esprits en permettant de mieux saisir la personnalité et le talent de Korczak à travers les redoutables limitations de la traduction de ses écrits dans notre langue.

Sommaire et résumé

Réflexions liminaires - Première demi-journée - Deuxième demi-journée - Troisième demi-journée - Quatrième demi-journée - Dernière journée - Conclusion.

Le compte rendu ci-dessous n’est pas exhaustif mais il restitue bien l’ambiance et la qualité de ces trois jours de rencontre et de travaux, avec toute la compréhension d’un auteur maîtrisant parfaitement les deux langues analysées. Il ne manque que la description de l’exposition installée avec la participation des artistes invités, et quelques interventions (par exemple celles de Bernard Jabin, Bernard Lathuillère, Patrick de Miras, cf. en bas de page).

Réflexions liminaires

Ce n’est pas le moindre mérite de Janusz Korczak de susciter encore à l’orée du XXIe siècle l’intérêt, l’enthousiasme et les passions, jusqu’à la polémique parfois.

C’est que l’œuvre entreprise par Henryk Goldszmit au début du siècle est loin d’être achevée. Elle est même plutôt à peine ébauchée, compte tenu des reculs que présente aujourd’hui la réalité déplorable de la condition de l’enfant de par la planète.

Henryk Goldszmit s’est rendu célèbre dans la Pologne indépendante de l’entre-deux-guerres : sa conception de l’éducation des enfants heurtait de front les mentalités ambiantes qui à l’époque faisaient de l’éducation une affaire de discipline et de soumission à l’autorité des adultes. Dans le domaine de la littérature pour enfants et pour adultes où il choisit de signer Janusz Korczak, il est un écrivain bientôt reconnu. Dans les médias (la radio), ses conversations du « Vieux Docteur » l’ont rendu très populaire à travers le pays…

Cet homme petit et menu (Wojciech Pszoniak l’incarne au cinéma avec une troublante vérité, selon les témoins qui l’ont connu de près) était aussi un combattant acharné et intransigeant pour la dignité humaine, à commencer par celle des enfants, et ceci en temps de paix, mais plus tard dans son obstination la plus opiniâtre au temps de l’adversité extrême où il devait mendier pour « ses enfants » du ghetto.

Sa fin à Treblinka où il choisit de « rester avec ses enfants » scelle du sceau de l’authentique un destin qui élève toute l’Humanité : sa figure exemplaire d’homme de vérité fait se répondre les écrits sur l’éducation et les actes de l’éducateur dans une symbiose organique pour promouvoir l’homme qui est en chaque enfant ; c’est là un point d’appui pour les éducateurs qui font les enfants heureux aujourd’hui afin que le monde soit meilleur demain.

Nulle surprise par conséquent à ce que le Colloque de Lille du mois de décembre 1999 consacré à Korczak fût émouvant (plusieurs personnes présentes ont connu Korczak de près), interdisciplinaire (linguistes, traducteurs, psychologues, praticiens de l’éducation, témoignages de gens du terrain), international (France, Israël, Suisse, Pologne), convivial, extrêmement dense, et constamment en prise avec notre monde contemporain.

Beaucoup de participants n’ont pu assister aux trois jours complets du Colloque. La grande « amplitude » des thèmes a frappé ceux qui ont pu suivre les trois jours, à raison de sept contributions par demi-journée.

 

Première demi-journée
Mardi 7 décembre 1999

Gérard Losfeld, président de l’Université Lille III, ouvre le Colloque en soulignant le caractère exemplaire du « thème d’étude » choisi : Janusz Korczak.

Avec Korczak, la réflexion touche les valeurs universelles de l’humanité, dont la promotion est la raison d’exister de l’Université. Le « thème » porte avec lui une dimension internationale : le nombre des contributions françaises et étrangères en fait foi. Le choix du « thème » bouscule le monde académique : Korczak n’est pas un professeur, mais un praticien de l’éducation, un homme du terrain. Enfin le « thème » est pluridisciplinaire et en prise avec ce qui se passe dans la vie des institutions éducatives aujourd’hui, en phase avec les enjeux du devenir de notre monde.

 

Marek Tomaszewski, directeur du Centre d’Étude de la Culture Polonaise, Organisateur du colloque, présente le Centre créé il y a plus de 20 ans, et accueille les participants : professeurs des Universités de Cracovie, Wroclaw, Lodz, Lille, Paris, Rouen, Lyon… ; éducateurs et enseignants de France (Paris, Pau, Lille, Lyon…), Suisse et Israël, et tous les auditeurs présents : membres d’associations, éducateurs, étudiants…

 

Tomasz Strozynski, conseiller culturel, directeur de l’Institut Polonais à Paris, attire l’attention sur l’excellent film Korczak de Wajda, sorti en 1990. Sa diffusion en France a été à l’époque compromise par l’ostracisme de la critique française qui a injustement condamné l’entreprise du cinéaste. Cette œuvre garde aujourd’hui toute sa force de témoignage authentique, et le public français mérite de la connaître largement, tout en gardant bien entendu l’entière liberté d’apprécier l’art du cinéaste et l’interprétation des acteurs (d’une grande sobriété et gravité : on est n’est pas du côté de la « farce » nazi, dont la caméra réaliste s’amuse sur place à monter des tableaux vivants de la déchéance des races non-aryennes, en contrepoint sans doute des montages des dieux du stade à la Leni Riefenstalh…).

L’Institut Polonais est partie prenante de la promotion de ce film susceptible de permettre au grand public une première rencontre avec le « Vieux Docteur ».

 

Maryla Laurent-Zielinska, professeur à Lille III, organisatrice du colloque, souligne que quatre générations se retrouvent autour de Korczak pour ces trois journées : depuis ceux qui l’ont connu de son vivant, — et Marek Rudnicki nous apporte son témoignage, — jusqu’aux enfants des classes de collège qui ont découvert « Le Roi Mathias Ier » et « Le vieux Docteur » de Varsovie. Un colloque sur « Korczak » sans une participation des enfants ne serait-ce pas une manière de trahison, interroge Maryla Laurent ?

Maryla Laurent prévient aussi les auditeurs et participants du caractère hétérogène des contributions : Korczak implique les écrivains et traducteurs, les linguistes, les historiens, les chercheurs en sciences de l’éducation, les psychologues, les gens de terrain des institutions éducatives et de formation et bien sûr les enfants… Les éclairages apportés par chacune de ces approches sont susceptibles de nous aider à tirer le meilleur bénéfice de l’œuvre aux si riches facettes et de si longue haleine initiée par le Vieux Docteur.

 

Stanislaw Tomkiewicz évoque l’idée-force, véritable colonne vertébrale de toute l’œuvre korczakienne : le droit de l’enfant au respect. Il observe que le mot d’ordre « respecter l’enfant » a été une idée subversive à l’époque, mais qu’elle l’est encore aujourd’hui parce que les adultes n’aiment pas les enfants. L’adulte cherche à modeler l’enfant selon ses désirs, il veut en faire l’enfant idéal. Or il faut faire le deuil de l’enfant idéal. La base théorique de la nécessité du respect de l’enfant est le droit de l’enfant à être et à devenir lui-même.

Autrefois une famille, une nation, un État cherchaient à modeler l’enfant selon leurs vues. C’était une éducation terroriste. Aujourd’hui, dans l’univers du libéralisme triomphant, il s’y ajoute le facteur de l’efficacité et de la compétitivité : on élève l’enfant pour qu’il apprenne à se faire une bonne place dans la société, à gagner beaucoup d’argent, à être plus performant que les autres, voire à les écraser. Il faut sortir l’éducation de l’emprise de ces schémas totalitaires. La libération de la société à venir passe par l’instauration d’une éducation et d’une pédagogie antiautoritaires.

La démocratie adulte commence avec le respect de l’enfant : son passé, ce qu’il tient pour important pour lui aujourd’hui, son droit à la justice, d’être pris au sérieux par l’adulte, de pouvoir jouer et apprendre, de ne pas avoir peur, d’avoir une famille, de ne pas être soumis à l’arbitraire de l’adulte.

Il n’est pas étonnant que l’on reconnaisse là l’esprit des dispositions consignées dans la Convention relative aux droits de l’enfant adoptée le 20 novembre 1989 par l’ONU : Korczak est à juste titre considéré comme l’un des pères, sinon le père des droits de l’enfant. En 1979 (centenaire de la naissance de Korczak), c’est la Pologne qui eut l’initiative et qui coordonna le travail d’innombrables commissions pendant les dix longues années qui précédèrent la signature de la Convention ratifiée aujourd’hui par la plupart des pays du monde.

 

Le témoignage de Marek Rudnicki a soudé tout l’auditoire autour de la cause qui a fait vivre Janusz Korczak jusqu’au bout dans une fidélité indéfectible : le bonheur des enfants. Le bonheur des enfants toujours et surtout quand le monde adulte « déraille ». Marek Rudnicki est le fils d’un médecin juif compagnon d’études et collègue d’Henryk Goldszmit jusque dans le ghetto. Comme jeune adolescent, Marek garde une image apaisante de cet homme rayonnant de bonté pour les « faibles et les petits » et si énergique avec les « grands », les « adultes », les « forts », y compris les SS.

En rapportant les derniers épisodes de la marche en rang quatre par quatre des enfants de l’orphelinat avec Korczak en tête à l’Umschlagplatz pour embarquer dans les trains vers Treblinka, Marek Rudnicki nous fait part de ce qu’il a vu et entendu : pas de musique, pas de drapeau, (ça, c’est la légende qui aide à supporter), mais le désarroi et la dignité, et ces paroles du « Vieux Docteur » : « Dlaczego ? Dlaczego ? Pourquoi ? Pourquoi ? ».

 

Madame Michal Gans, directrice du département international du Musée-Mémorial Yad-Layeled en Israël, a présenté, accompagnées d’illustrations, le site et l’ensemble des moyens pédagogiques mis en œuvre pour éduquer les enfants à la paix. Les enfants sont confrontés aux témoignages d’enfants de leur âge qui ont vécu la guerre, la persécution, le ghetto, le camp… Ils sont ensuite invités à réagir notamment par le dessin, et ainsi à exprimer leurs sentiments et leur détermination suite à leur prise de conscience de la nécessité d’œuvrer pour la dignité de tout homme.

 

Deuxième demi-journée
Mardi 7 décembre 1999

 

Sarah Benamram de l’Association suisse des amis du Dr Janusz Korczak, expose, transparents à l’appui, les travaux effectués dans le cadre scolaire, avec les 10-15 ans, consistant à confectionner le journal de l’école.

La gazette scolaire de Korczak (1921) constitue la référence pédagogique et méthodologique de cette entreprise, entièrement menée par les enfants. Les membres de la rédaction sont pleinement responsables et la réalisation technique est de leur ressort. Les adultes et l’institution apportent l’aide et le soutien logistique indispensables. Cette expérience s’est étendue depuis quelques années à d’autres établissements qui se sont mis en relation et participent à la confection commune d’un Journal fax (cf. CLÉMI : Centre de Liaison de l’Enseignement et des Moyens d’Information).

 

Agnieszka Hennel de l’Université de Cracovie, centre son exposé sur « l’intelligence émotionnelle », concept clé dans les recherches actuelles de Goldman, et montre que Korczak en est un précurseur. L’intelligence émotionnelle renvoie au savoir faire émotionnel et social :

  1. conscience affective de soi ;
  2. maîtrise des émotions et leur utilisation productive, bonne tolérance du stress ;
  3. maîtrise des relations interpersonnelles : assurance, aptitude non-autoritaire ;
  4. empathie.

En quelques exemples, Agnieszka Hennel montre la prise en compte de ces quatre dimensions dans les dispositifs éducatifs de Korczak :

En conclusion, le but de Korczak est d’éduquer les enfants en personnes de « haute intelligence émotionnelle ».

 

Brigitte Gautier de l’Université Lille III, s’intéresse aux romans d’éducation de Korczak au travers du héros-enfant au centre de son œuvre. L’analyse de celle-ci permet de discerner un triple projet : social, littéraire et personnel. Le projet social s’exprime dans La Gloire (1913), Le Roi Mathias Ier (1923), La banqueroute du petit Jack (1924), Kajtus le magicien ; tous ces romans prennent en compte un environnement de misère et de chômage et font émerger les aspirations sociales et les valeurs d’humanité, d’amitié, de solidarité, de générosité…

Le projet littéraire place l’enfant au centre et lui fait parcourir un itinéraire qui, grâce à l’expérience, va le conduire de l’ignorance à la science. La réflexion chemine autour des thèmes de la socialisation, du pouvoir… Enfin le projet personnel a valeur thérapeutique : les héros chez Korczak ne grandissent pas, parce que ce sont déjà des adultes. Et, « adultes-enfants », ils incarnent la victoire morale et spirituelle de l’humanité sur la misère et le désordre.

 

Jean-François Forges est professeur de lycée à Lyon. Il a écrit Éduquer contre Auschwitz. Il est très sensible à l’urgente actualité de l’application des principes korczakiens. La violence est notre environnement permanent : les enfants et les jeunes pensent que la force est faite pour les protéger. Mais Korczak invite à surseoir à l’envie d’utiliser la force, à différer la violence.

D’autre part, il prône le respect qui est la condition de la transmission des valeurs. Transmettre, c’est aider à affronter la réalité, ce n’est pas faire la morale, c’est donner à savoir à l’autre ce qu’il peut et doit faire selon ce qu’il y a en lui d’humanité et de dignité. Le prof met dans la tête, l’éducateur en fait sortir quelque chose. Parmi les droits des enfants : ils ont le droit de ne pas souffrir ; ils ont droit à la vérité, notamment sur la Shoah ; le problème de la mort n’est pas à éluder (quand il y a traumatisme, il faut ménager des médiations).

 

Jacques Tène est directeur du D.É.F.I. de Pau, vice-président de l’ANCE, trésorier de l’AFJK.

Il intervient donc en homme du terrain.

Les jeunes sont en placement dans son établissement (par l’ASE et/ou suite à un jugement). Ils ont 17 ans en moyenne. Il s’agit pour eux de « bien vivre le temps qu’ils nous sont confiés ». Il s’agit pour les éducateurs de « leur ouvrir le chemin du possible », de « les mener à la découverte de soi » : « Sois ce que tu es ! ». Chaque jeune qui entre ici sera capable de se dire : « Voilà où je suis et voilà où je veux être ».

Cette démarche qui consiste à dire à l’éduqué, non pas « Je ferai de toi un homme ! », mais « Quel homme veux-tu devenir » est le postulat de départ de la mise en place de tous les dispositifs éducatifs de l’établissement : c’est le droit au respect qui modèle le code de vie, le conseil d’établissement, le conseil de groupe, le conseil des jeunes, le journal interne, la remise des diplômes, la prise de contact avec l’établissement, la relation à la famille, la lettre de motivation et jusqu’au conseil de discipline.

À qui connaît les priorités korczakiennes sur le rôle des adultes vis-à-vis des enfants, le rôle de l’éducateur vis-à-vis de l’éduqué, il s’avère patent qu’à la question : « Korczak est-il contemporain ? » la réponse du Directeur est positive : « Oui, puisque je postule dans mon établissement la validité du principe korczakien du respect de celui que l’on prétend éduquer et que je vérifie quotidiennement la "praticabilité" des dispositifs éducatifs qui tendent à ce but ».

 

Troisième demi-journée
Mercredi 8 décembre 1999

 

Agnieszka Grudzinska, professeur à l’Université Paris IV, en proposant d’analyser le Journal du Ghetto émet une réticence sur la légitimité d’une telle entreprise, dans la mesure où ces œuvres ont été produites dans des conditions extrêmes par des auteurs qui ne survécurent pas à la guerre. Qu’est-ce qu’analyser un texte griffonné dans une cachette, une cellule, un wagon ? À qui sont destinés ces textes ? Pour le déporté, l’interné, le condamné le langage est peut-être le lien avec la normalité. Écrire serait une façon de renouer avec le normal, c’est-à-dire le réel, d’échapper au cauchemar.

Dans ce cadre, qu’en est-il du « Journal » de Korczak ? Son auteur est déjà un professionnel de la littérature. « Journal », c’est un titre posthume. Qu’a-t-il d’un journal ? La chronologie ? Les événements du jour ? Rien de tous ces critères : aucun souci historique, ni documentariste, ni de témoignage pour la « postérité ». Non, Korczak écrit dans l’immédiateté un texte « syncrétique » dans un « quartier en délire ». Il écrit, le soir, la journée harassante et « mendiante » terminée. Il écrit dans la « sécurité » de sa cachette, sans contrôle ; c’est son repos : l’endroit où il peut être lui-même.

Et quand il est lui-même, que révèle une analyse du Journal ? Un langage en décomposition : c’est le désordre de la pensée, l’affolement, l’emprise de « l’ordre de la destruction ». L’écrivain fuit les règles de l’écriture, comme il fuit la « réalité » de la journée. La force du Journal est remarquable par ce qui en est absent. C’est la littérature du désastre.

 

Zofia Bobowicz, directrice de collection aux éditions Robert Laffont, traductrice des œuvres de Janusz Korczak, choisit de traiter la question de l’inscription de la communauté juive dont est originaire Henryk Goldszmit dans le contexte des courants nationaux polonais d’un État en train de « ressusciter » (cf. le Traité de Versailles). La renaissance de la Nation polonaise avec son propre État en 1919 se caractérise par la mise en place d’un État pluriethnique dans une population totale de 35 000 000 d’habitants (minorités juives de 3 500 000 habitants, la plus nombreuse ; minorités biélorusses, ukrainiennes, ruthènes, lituaniennes, allemandes…).

L’État appartient à tous, mais les vicissitudes de l’histoire, (disparition de l’État polonais pendant 150 ans, insurrections 1830, 1863) ont marqué la coexistence des deux communautés les plus importantes, à savoir juive et polonaise. Cette coexistence a ses fondements historiques dans le libéralisme des institutions monarchiques polonaises dans la période qui précèdent les partages et la déliquescence du Royaume (accueil des juifs expulsés d’Espagne en 1492, par exemple) ; elle s’enracine aussi dans la vie quotidienne où les communautés vivent en symbiose pendant des décennies et des siècles (Parlement indépendant et Tribunal indépendant jusqu’en 1764), avant que des propagandes politiques « modernes » appuyées des préjugés religieux millénaires ne viennent persuader les populations qu’il y a parmi elles des races inférieures responsables des désordres que subit le monde.

Dans ces circonstances de renaissance de la Pologne libre, Korczak, en 1920, se déclare « moi, juif et polonais » s’inscrivant par ce fait dans le courant des juifs « libéraux » prônant l’intégration des communautés juives dans l’État pluriethnique polonais. Jusqu’à la période du ghetto il revendique ce double héritage. À partir de 1936, sa désillusion face à la dégradation morale de la société polonaise et juive, sous l’action des propagandes nationalistes et fascisantes qui annoncent la désintégration de la société et de l’État, Korczak passe de l’affirmation constructive et offensive « moi, juif et polonais », à ce retrait dubitatif et destructuré/destructurant d’un « moi, peut-être juif… ».

Après la première guerre mondiale, le débat de la Pologne indépendante opposait les tenants du concept de polonais d’origine juive et les tenants de la minorité nationale juive. L’idéologie nazie a imposé sa « solution finale » à ce débat auquel elle a enlevé sa substance aux dépens des deux communautés, car la Pologne (et par elle l’humanité entière) a perdu pour toujours une des composantes constitutives de son histoire passée, de sa culture, de l’intégrité de sa population chamarrée. La Pologne d’aujourd’hui souffre de cette amputation d’une partie de sa population comme elle ne se remet pas de ses six millions de victimes (dont 2 200 000 juifs polonais) qui l’ont privée des meilleurs éléments de ses forces vives. Les nazis, comme les Soviétiques commencèrent toujours leur occupation par des exactions frappant en priorité les élites de chaque nation, vouées à la discrimination, la spoliation, l’arrestation et la déportation.

 

Quatrième demi-journée
Mercredi 8 décembre 1999

Pour cette quatrième demi-journée du Colloque, les participants ont porté leur attention aux problèmes de « traductologie ».

 

Jerzy Brzozowski (Université Jagellonne de Cracovie) propose une analyse critique de l’adaptation filmée du Roi Mathias 1er réalisée en 1957. En effet, le metteur en scène tire de l’œuvre de Korczak une histoire pour petits enfants : décors de conte de fées, intrigue simplifiée à l’extrême, personnages ridicules voire grotesques (à part le docteur et le roi triste), et avec une fin heureuse contrairement au livre, ce qui est absurde. Quel est le but de cette adaptation, sinon le simple divertissement ? Divertissement pour les petits ? Divertissement pour les adultes ?…

Or Korczak ne destine pas son livre à ces publics : il s’adresse aux enfants qui ont dix ans comme Mathias (voir l’adresse introductive de Korczak aux lecteurs) : les enfants sont graves et sérieux dans leur entreprise de gouvernement tout autant que les adultes : le récit est constamment entrelacé d’éléments réalistes, de problèmes vrais… La vision du monde de Mathias n’est pas absurde, elle est tragique. Tandis que Korczak prend les enfants au sérieux et fait vivre un roi enfant plus adulte et responsable que les adultes, le film n’est que distrayant.

 

Malgorzata Tomicka (Université de Wroclaw) soumet au public la question de la difficulté de transposer l’humour qui imprègne un ouvrage comme les Colonies de vacances. Quelques exemples pour illustrer cette difficulté et quelques trouvailles heureuses de la traductrice ouvrent aux lecteurs français l’accès à la saveur humoristique d’un auteur qui sait observer les enfants et leur renvoyer leur image avec le sourire.

 

Lydia Waleryszak, doctorante de l’Université de Lille, s’est proposée de porter le débat sur l’approche théorique de la traduction. Pour illustrer sa thèse, elle a choisi d’analyser le roman La gloire, adapté et non pas traduit Zofia Bobowicz. L’immense mérite de cette adaptation, avec 78 000 exemplaires vendus, est d’avoir donné accès aux enfants francophones à une œuvre sensible d’un écrivain qui aime et connaît les enfants de l’intérieur. Cette œuvre a été éditée pour la première fois en 1912 à Varsovie.

Mais, créant la surprise, l’intervenante a soulevé deux questions de principe en révélant des modifications du texte d'une importance jusque-là insoupçonnée :

  1. 1) Pour des raisons de restitution esthétique, fallait-il remplacer les prénoms d’origine qui sonnent étrangement pour leur substituer des prénoms aux couleurs françaises, de même pour la localisation de l’action (à Varsovie au début du siècle) qui a été tout simplement gommée ?
  2. 2) Un autre type de modification du texte par rapport à l’original concerne l’argent dont l’unité polonaise était et est le zloty et qui se trouve converti en « écu », et surtout un chapitre « gênant » sur la violence à tout simplement disparu dans l’adaptation, il s’agit du chapitre XV sur « la méchanceté des hommes ».

Ces altérations de l’original pour éviter les particularités des personnages, de leur nom, et des lieux précis et lointains facilitent sans doute la lecture d’un texte harmonieux, mais va à l’encontre d’un objectif moderne d’ouverture et de partage entre les peuples des différents pays.

Zofia Bobowicz directement mise en cause dans ses choix a bien voulu répondre aux questions de fond en défendant les nécessités de l’adaptation qui certes doit respecter l’œuvre originale mais doit aussi être rendue abordable pour un large public.

 

La communication de Dariusz Bralewski de l’Université de Lodz a porté sur les problèmes de la traduction française du Roi Mathias 1er, due à Maurice Wajdenfeld. Tout en prenant acte des mérites incontestables et de la valeur historique du travail de M. Wajdenfeld, Dariusz Bralewski pointe en chercheur professionnel les « infidélités » faites au texte original.

Bien des tournures du texte polonais, poétiques ou humoristiques, en langage d’enfant, synthétiques ou crus, caractéristiques de l’esprit de la langue, ont manifestement embarrassé le traducteur qui a eu recours alors à des périphrases ; quand il s’agit de rendre par exemple une phrase faite d’un seul mot polonais : « Cisza » (= Silence) devient « De nouveau, le silence envahit la chambre ». Et comment rendre la phrase « Tak nozkami przebiera, biegnie na tych niteczkach, a to sa jej nogi » ? Description très imagée et alerte de la fourmie en fuite, elle devient : « En se déplaçant, elle agitait ses pattes qui n’étaient pas plus grosses que des filaments ». Des répétitions intentionnelles dans l’original sont interprétées et réduites : « Gniewa » (= fâche) est répété cinq fois de suite avec insistance dans l’original : pour des raisons de conception stylistique probablement « Gniewa » devient en français : « mettait en colère », « agaçait », « irritait » et « exaspérait ».

Dariusz Bralewski a ainsi recensé 35 interprétations exemplaires des difficultés à rendre le texte polonais. Son analyse le conduit à suggérer une reprise du texte français de Maurice Wajdenfeld pour en corriger certains passages qui souffrent des aménagements imposés par les résistances éditoriales de l’époque de la sortie du livre en français (1967) et d’essayer de mieux « approcher » l’humour et la sensibilité de l’auteur du Roi Mathias 1er.

 

Les dernières trois contributions dues à des chercheurs de l’université de Wroclaw, ont porté sur les effets des transpositions en polonais des productions étrangères de la littérature enfantine. Elzbieta Skibinska a enquêté sur le « J’aime lire », magazine pour enfants de 7 à 10 ans, transposé en polonais sous le titre « Juz czytam » (= Je lis déjà) et qui a paru jusqu’en 1998. Une enquête auprès des jeunes lecteurs polonais plus particulièrement centrée sur la bande dessinée « Tom-Tom et Nana » révèle les distorsions inattendues que produit l’image (française sans modification) par rapport au texte polonais et les effets de représentation fausse qu’elle induit chez eux de la vie des enfants français.

 

Stefan Kaufman a étudié le personnage de Winnie the Pooh créé en 1926 au long de ses « métamorphoses » à la faveur des adaptations en français : Winnie l’Ourson, et en polonais : Kubus Puchatek. Les jeux de l’implicite liés aux facteurs linguistiques et culturels propres sont tellement prégnants qu’on n’est guère assuré d’avoir à faire au même ourson.

 

Enfin Justyna Lukasiewicz a porté son attention critique sur la personnalité de Pinocchio selon qu’il était italien, français ou polonais. Là encore la fidélité à l’original achoppe sur les particularismes malgré le talent des traducteurs.

 

Dernière journée
Jeudi 9 décembre 1999

Le dernier jour, pour conclure le colloque en donnant la parole aux enfants, les élèves de deux classes de sixième de Lille, manifestement bien préparés par leurs enseignantes Danièle Lacroix et Annick Bidein, ont rendu compte, dans une mise en scène soignée, de leur découverte de Korczak : l’homme, l’écrivain et l’éducateur.

 

 « Et si tu étais roi ? » demande Lydia Waleryszak en animatrice vigilante et bienveillante : « J’interdirais les guerres », répond l’un. « Je ferais un voyage autour du monde, dit le suivant ». « Je ferais en sorte qu’il n’y ait plus d’enfants pauvres, déclare un autre », et ainsi les enfants ont pris la parole du haut de la tribune, et les adultes les ont écoutés : les propos tenus, on le sentait très fort, étaient à prendre au sérieux. Il y avait de la naïveté, mais pas de banalité.

Ensuite, les enfants ont été confrontés à quelques textes de Korczak sur la violence et la justice : ils ont porté un regard distancié sur son dispositif autorisant « les bagarres » : « Peut-on éviter de se battre ? ». Sur le tribunal des enfants de la république des enfants de Korczak : « Qu’est-ce qui est juste ? »« Il n’a pas fait exprès ! Alors on lui pardonne ? »

***

Conclusion

Cette esquisse des trois journées autour de Korczak, ne permet certes pas de rendre toute la densité et la rigueur de chaque communication ; pour cela il nous faut attendre la parution des Actes du Colloque qui permettront aux chercheurs, éducateurs, traducteurs de rendre public leurs travaux.

Si enthousiasmé que l’on soit par la teneur exceptionnelle de ces rencontres, il n’est pas opportun de conclure qu’il n’y a qu’un seul homme, écrivain, humaniste, éducateur et héros qui ait su nous dire comment aimer un enfant et le démontrer par sa pratique. Des communications de ces trois jours à Lille, il ressort néanmoins que les contemporains ont encore beaucoup à puiser dans l’œuvre et la vie de Korczak, le Vieux Docteur, qui savait apporter le bonheur de vivre aux enfants en toutes conditions, même les plus extrêmes. La diffusion de son œuvre en français est donc une mission de première importance à remplir à l’égard des personnes en charge de la « chose éducative ».

par Jacek Rzewuski (AFJK)
Paris, juin 2000.


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À lire aussi, en ligne

Pour citer cet article

Jacek Rzewuski « Colloque Janusz KORCZAK en l’an 2000, ou la difficulté de traduire l'œuvre de Korczak », Université de Lille III, 7-9 déc. 1999, compte rendu de l'Association frse Janusz Korczak (partenaire de l'événement), 11 p. PDF, [en ligne sur korczak.fr].

http://korczak.fr © Ass. Frse J. Korczak (AFJK), Paris
(AFJK,2000 - Miis en ligne le 6/01/2009)