AFJK, Paris, le 6 septembre 2004

Un double crime de guerre
contre le peuple des enfants

Communiqué de presse

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L’Association Française Janusz Korczak et ses membres s’associent pleinement au deuil des familles de BESLAN, en Ossétie du Nord dans la Fédération de Russie, victimes de l’attaque de l’école n° 1 de la ville le mercredi 1er septembre 2004. Elle a partagé leur épreuve, elle comprend leur désarroi et la solitude particulière des frères, des sœurs et des cousins qui ont perdu les leurs dans ce drame. À chacun, elle témoigne sa plus grande compassion et sa solidarité. Et si on peut vous aider, on le fera !

Pour comprendre qu’un millier de personnes aient pu être prises en otage, rappelons d’abord que l’école de Beslan (40 000 habitants) accueillait 850 élèves. Quant à leur âge, dans tous les pays de l’Est, les écoles regroupent en fait école primaire et collège : les élèves y sont scolarisés jusqu’à la fin de leur troisième.

Nous savons aussi qu’enfermer des centaines de personnes, qui plus est des centaines de jeunes enfants et adolescents dans un lieu clos surchauffé, et leur refuser eau, nourriture, hygiène et exercices les condamnait irrémédiablement à mort en quelques jours. Vraisemblablement, nombre d’entre eux étaient déjà mourants avant le déclenchement de l’attaque. Miner le gymnase et agir en plus ainsi, aussi cruellement et inutilement, c’était clairement commettre un assassinat collectif semblable à ceux des pires dictatures de l’Histoire.

L’assaut donné 48 heures après le début de la prise d’otage par les forces russes dans la plus totale irresponsabilité et inorganisation constitue de fait en lui-même un second acte de guerre hautement criminel à l’égard des otages, et plus particulièrement à l’égard des enfants.

En Europe, le minimum serait que les ministres concernés et les responsables politiques et militaires de l’opération démissionnent ou soient rapidement jugés après un tel bilan. L’Assemblée nationale demanderait des comptes et le gouvernement lui-même et sa politique générale seraient officiellement interpellés. Ceci marquerait une attitude responsable et un signe de considération pour les enfants et leurs familles, et à travers eux pour tous les enfants du monde. Ce serait aussi pour l’Ossétie du Nord, les pays du Caucase et peut-être la Russie, une formidable chance de prise de conscience pour réagir à l’engrenage des conflits et de possibilité de réformes structurelles dans de nombreux domaines, vers plus de démocratie et plus de respect pour ses citoyens.

Au niveau de l’ONU, il serait aussi bienvenu qu’un crime de cette ampleur puisse être jugé par un Tribunal international qui aurait les moyens d’entendre tous les responsables, des commanditaires des kamikazes aux Chefs d’États concernés.

Nous ne rêverons pas, mais, profondément choqués par la gestion désastreuse de ce double acte de guerre, nous observerons de près les leçons qui en seront tirées en Ossétie et en Russie.

 

Le nombre effarant des victimes est malheureusement révélateur du niveau général d’inconscience et de mépris pour la vie des plus faibles de la plupart des forces armées quelles qu’elles soient, que leur combat soit légitime ou non. Comme il a pu être justement souligné dans la presse (italienne) et par l’UNICEF, plus de cinq cents enfants sont chaque jour, en 2004, victimes des conflits armés dans le monde.

La toute-puissance et l’immaturité, la soumission aux ordres, l’inculture généralisée, la loi du plus fort, la dualité entre la population exploitable et les classes dirigeantes, voilà ce qui semble toujours autant prôné dans le monde, et ce qui fait le lit de la violence individuelle comme des massacres, des génocides et de la guerre, anéantissant pays et populations pour des décennies dans un cycle sans fin de répétitions.

Un tel constat, un homme : Janusz Korczak, l’avait fait pourtant en Pologne en 1910-1920, à partir de son expérience de trois guerres sur le front vécues en tant que médecin militaire : une guerre contre le Japon, en Mongolie en 1905 ; une guerre mondiale dans les tranchées et sous les gaz de 1914-1918, à Kiev ; une autre enfin contre l’armée russe en 1919, à Varsovie. Les leçons qu’il en avait tirées l’avaient amené à promouvoir une réforme complète de l’éducation, à poser les droits de l’enfant comme un principe pédagogique fondateur, à interpeller les adultes sur leur manière de voir les enfants, à donner enfin, au peuple des enfants la possibilité concrète, l’envie et les moyens, de s’impliquer peu à peu dans une vie sociale citoyenne et dans la construction de la démocratie.

Les enfants de Beslan ne sont pas morts seulement des conséquences des exactions de l’armée russe écrasant par la terreur la Tchétchénie voisine et son peuple ; ni de la seule volonté de trente kamikazes assassins et imbéciles au point de ruiner leur cause ; ni même de l’assaut aveugle de troupes d’élite suréquipées, sans formation, sans organisation et sans respect pour la vie des civils au point de tirer des missiles contre l’école ! Le massacre de Beslan trouve aussi son origine dans le fait que personne encore parmi tous les protagonistes, n’a pu ou n’a voulu entendre les leçons de l’Histoire en général et le message de Janusz Korczak en particulier, sur l’éducation et sur le respect de l’enfant.

Les enfants survivants de Beslan mais aussi tous les enfants qui ont partagé leurs souffrances et leur effroi en suivant leur calvaire à la télévision et dans les journaux — en Russie et dans le monde entier comme en Italie et en Pologne, en Allemagne et en Espagne, resteront longtemps marqués par ce drame d’une ampleur historique.

Après le massacre des enfants de Beslan, en leur mémoire et avec les enfants témoins et survivants, pour que cela ne se répète plus jamais, le monde doit changer.

Le monde doit prendre conscience que sa seule chance de survie, c’est justement de s’occuper avec le plus grand respect de tous les enfants, y compris de ceux des autres, ses ennemis, comme Janusz Korczak et de rares autres pédagogues l’ont montré. Peut-être un jour les enfants, au nom de l’histoire et de l’expérience de leur peuple assassiné depuis tant de siècles, parviendront-ils à interdire définitivement aux guerriers de tous bords de s’en prendre à plus faible que soi.

Association Française Janusz KORCZAK
sur http://korczak.fr

Une version condensée de ce message sera adressée dès que possible
aux Associations et Comités Korczak de la Fédération de Russie
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